Entretien

« Le centre-ville est un bien commun »

Covid-19, rumeur persistante de l’arrivée d’Amazon sur le territoire, extension des centres commerciaux Atlantis et Paridis : le ciel au-dessus du commerce du centre-ville nantais est des plus menaçants. Président de l’association Plein Centre depuis trois ans, Olivier Dardé devait initialement clore son mandat en mai. Au vu des circonstances exceptionnelles, celui-ci pourrait être rallongé d’un an... Entretien.

Propos recueillis par Nelly Lambert - 24 avril 2020
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Quel état des lieux du commerce de centre-ville faites-vous aujourd’hui ?

On a pris un coup de massue. Pour ceux qui étaient déjà fragiles à cause des multiples crises – Notre Dame-des-Landes, Gilets jaunes, réforme des retraites, etc. – qu’on subit depuis quatre ans et qui avaient déjà des trésoreries très tendues, ceux-là ne vont pas s’en remettre. On avait fait un sondage en février, avant le Covid-19, auprès de nos adhérents : 45% avaient déjà connu une activité plus basse en 2019 et 12% enregistraient une activité catastrophique. Je crains que 20 à 25% des commerces, particulièrement des indépendants, ne s’en relèvent pas… Ça, c’est le premier niveau. 

Et puis, il va y avoir un deuxième niveau, quand on va rouvrir. L’économie ne va pas reprendre tout de suite, sans doute pas avant 2021. On va être dans un trou d’air et pour les commerçants, ça va être la double peine : ils vont devoir payer leurs charges classiques et rembourser le report de charges fiscales, le prêt garanti par l’État, éventuellement les loyers reportés. 

Ils sont en train de se démener pour le moment, mais je pense qu’il va y avoir beaucoup de casse, en particulier dans le CHR car ce sont des activités qui nécessitent une masse salariale importante et enregistrent très peu de marges. Ça va faire mal…

Après une première réaction de sidération, on a pourtant vu fleurir de nombreuses initiatives… 

Les commerçants ont la capacité de s’adapter. Beaucoup ont pris de vraies décisions, comme ce boulanger ouvert la première semaine de confinement, mais qui n’arrivait pas à payer ses charges salariales et perdait chaque jour de l’argent et qui a dû fermer. Et puis il y en a d’autres qui sont restés ouverts et qui ont mis en place un service de click-and-collect ou de drive comme le marché de Talensac, qui ont livré, réa­lisé des paniers pour que les clients viennent les chercher, organisé des partenariats avec des livreurs à vélo, travaillé avec les circuits courts… Il y a eu pas mal de commerçants qui se sont remis en question, ont pris des initiatives. J’en profite, d’ailleurs, pour tirer aussi un coup de chapeau aux collaborateurs des boutiques restées ouvertes, qui sont venus travailler, sans protection au départ. Il faut les saluer.

Quelle est la stratégie de Plein Centre dans cette crise ?

Dès le départ, sur toutes les questions liées aux banques, aux assurances, à la fiscalité, au social, on a renvoyé vers la plateforme AlloPME* parce que ces sujets sont sans cesse en évolution et qu’il faut des experts pour bien conseiller les commerçants.

De notre côté, on a d’abord accompagné les commerces ouverts pour qu’ils aient des masques et du gel hydroal­coolique. Il faudra aussi qu’on fournisse des masques, voire des gants et du gel pour la réouverture le 11 mai. J’ai structuré une organisation pour en avoir d’ici fin avril.

On se met aussi à la disposition d’adhérents, d’initiatives, en particulier pour les actions solidaires, comme celle des chocolatiers à Pâques. En ce moment, on achète des pots de muguet pour le 1er mai dont les ventes permettront de faire un don au CHU. On est derrière, en logistique ou pour les soutenir dans la communication, comme avec Solidarité Commerçants nantais, un groupe né sur Facebook qui a été suivi dès la première semaine par 6 000 personnes.

On mène également des actions de lobbying auprès des pouvoirs publics. Plein Centre fait ainsi partie de l’association CAMF (Commerçants et artisans des métropoles de France, NDLR). Cela nous permet de faire des remontées terrain sur ce qui va et ce qui ne va pas car on est en direct avec Bruno Le Maire et des sénateurs. On remonte par exemple les interrogations liées à l’ouverture progressive. Si on ouvre le 11  mai, quel sera le protocole sanitaire à mettre en place ? Par exemple, si je vends des vêtements, comment faire avec les cabines d’essayage ? Faut-il interdire les essayages ? Les fiches conseil qui existent sont aujourd’hui trop généralistes et beaucoup aimeraient disposer d’un protocole validé par l’État pour éviter d’éventuels problèmes liés à un protocole « maison ». 

Beaucoup de secteurs préparent d’ores et déjà le rebond. Comment vous y préparez-vous ?

La relance économique, c’est l’autre sujet. On travaille déjà sur un plan d’animation et d’événements. La première action va concerner les stocks qui dorment, ce qui implique de la tréso­rerie qui dort… Ça va être notre priorité. Ensuite, il va falloir travailler sur des actions qui génèrent de la marge.

On a besoin de lancer ce plan de relance économique dès le mois de juin et pour cela on va avoir besoin de budgets supplémentaires. Sauf qu’avec le report des élections municipales, on est toujours dans le cadre de la réserve électorale : la Ville ne peut pas débloquer de budgets supplémentaires pour des actions nouvelles. C’est une complexité supplémentaire. Je demande donc à ce qu’on mette en pause cette réserve électorale. On est dans une logique de survie : à situation exceptionnelle, il faut des mesures exceptionnelles.

Et il va falloir en profiter pour faire passer de nouveaux messages… Le centre-ville est un bien commun avec des commerces, de l’artisanat, de la culture, du patrimoine, des pépites. Avec la crise des Gilets jaunes, j’étais déjà dans la bataille pour sauver ce bien commun mis à mal par les manifestations et dégradations récurrentes. Mais là, pour le coup, ce bien commun prend une nouvelle dimension : il doit être au service de la vie ! 

Plein Centre fait partie des acteurs économiques impliqués dans la mise en place de la market place Mavillemonshopping.fr créée en urgence pour les commerçants et artisans de Loire-Atlantique. Pourquoi est-ce important que les commerçants se mobilisent pour cette initiative ?

Je milite pour monter un Amazon local. Plein Centre travaillait depuis un an déjà sur cette idée de market place. Puis il y a eu une dynamique des acteurs économiques et politiques locaux, avec le lancement de Mavillemonshopping.fr
Il a fallu aller vite à cause du Covid-19 afin de mettre en avant les commerces ouverts, valoriser les circuits courts… On s’est greffé. Si je fais une market place Plein Centre, je vais dans le mur. Si elle est plus large, elle prend forcément une autre dimension. Mais du coup, il faut qu’on aille vite. Pour que cette plateforme soit crédible, il faut un maximum de commerçants dessus. On contacte donc individuellement les 450  adhé­rents pour leur dire de s’y mettre.

Pour moi, il est essentiel qu’on ait une market place solide. D’autant plus qu’Amazon devrait ouvrir 50 000 mètres carrés en Sud Loire. Si cela est confirmé, ça va nous obliger à nous bouger car cela veut dire qu’ils vont livrer de l’alimentaire et du non-alimentaire en deux heures et ce, 7 jours sur 7. On doit être capable de faire cette offre nous aussi, mais avec des valeurs derrière. Il faut qu’on s’adapte au consommateur qui veut pouvoir commander le dimanche depuis son canapé. Là-dessus, il y a une vraie prise de conscience à avoir et un gros travail à faire d’accompagnement des commerçants sur le digital. Pas tant pour les aider à ouvrir une boutique digitale sur la market place, en une demi-heure c’est fait. Le plus long c’est de mettre les articles en ligne, faire les mises à jour, valoriser les bons produits au bon moment… Plein Centre travaille aussi sur ce sujet parce que beaucoup ont les mains dans le cambouis et n’ont pas le temps de s’en occuper.

La market place d’aujourd’hui est une première étape. À terme, pour moi, elle doit avoir trois niveaux. En plus du site Internet, le deuxième, c’est de pouvoir proposer des chèques cadeaux bénéficiant au commerce physique de centre-ville, donc à l’économie et à l’emploi locaux et non des chèques cadeaux qui bénéficient à Amazon… Enfin, la troisième brique concerne la logistique urbaine. Il faut qu’on aille plus loin que d’acheter sur cette market place puis de se faire livrer. 

Qu’imaginez-vous ?

Aujourd’hui, il y a des drive Leclerc en centre-ville : ils ont tout compris. On doit être capable de faire un drive commerce physique nous aussi. Il faut donner la possibilité au consommateur, quand il va faire ses emplettes, de laisser ses paquets à un endroit dans le centre-ville et de se faire livrer à 20 h le soir. 

Dans ce local, qui pourrait être une conciergerie Plein Centre et qui serait aussi le dépôt d’un service drive, on proposerait également des services, avec une personne qui orienterait les consommateurs vers les boutiques en fonction de ce qu’ils recherchent, présenterait les animations, vendrait des chèques cadeaux. J’ai demandé à la Région un budget là-dessus au titre du dispositif Commerce du futur** et nous avons le soutien de la Métropole qui trouve l’idée intéressante. 

Quels messages souhaitez-vous faire passer ?

Lorsque je me suis lancé dans la campagne pour être président de Plein Centre, il y a trois ans, mon slogan était « des commerçants unis pour un centre-ville vivant et attractif ».  Il faut qu’on joue collectif, on ne peut pas rester tout seul à jouer la carte de l’individualité.

Par ailleurs, si on veut être une destination touristique, si on veut aller chercher les consommateurs à une heure de voiture de Nantes, si on veut une visibilité de nos commerces, il faut qu’on ait une visibilité de l’ensemble de notre centre-ville. Ça passe, pour moi, par un centre-ville élargi. Aujourd’hui, avec Plein Centre, j’ai un périmètre statutaire très précis correspondant au centre-ville historique. L’Unacod a de son côté un deuxième périmètre tout aussi précis. Je pense qu’il faut repenser le périmètre du centre-ville et il faut une structure élargie qui porte la communication, organise les événements culturels et économiques… À Bordeaux, par exemple, ils ont une grosse association qui représente tous les commerces du cœur de ville. On doit se réunir, petites enseignes, grandes enseignes, franchises, travailler ensemble, parler du centre-ville et de tout ce qu’il s’y passe pour donner une vraie image et une vraie visibilité.

Quand vous voyez qu’Atlantis et Paridis vont faire des extensions, ça veut dire qu’au bord du centre-ville, il y a des machines de guerre qui se mettent en place. Et ça veut dire qu’il faut impérativement qu’on muscle notre centre-ville. Si on est une destination touristique, ça implique qu’on soit ouvert au mois d’août alors qu’il y a aujourd’hui 20 à 25% des commerces qui sont fermés. Ça implique aussi que le soir, on reste ouvert jusqu’à 20 h et non 19 h, voire 18 h 45, si on veut être en phase avec un Amazon et des centres commerciaux immenses. Le lundi aussi, on a une vraie décision à prendre sur l’ouverture : la moitié des commerces sont ouverts le matin, la moitié entre 12 h et 14 h… Il va falloir qu’on se bouge ! Et c’est un travail collectif. Il faut arrêter les chapelles, les clivages. On est capable de le faire !

*Plateforme téléphonique visant à répondre aux questions des entreprises du territoire au 02 40 44 60 01.

** Le plan régional pour le Commerce du futur du Conseil régional a pour objectif de faire émerger des initiatives innovantes.