Entretien

 « Le réemploi ? On en parle beaucoup mais on agit très peu ! » 

Acteur de l’économie circulaire, Largo favorise le réemploi de produits électroniques, un marché en plein essor. Ayant commercialisé près de 30 000 smartphones reconditionnés depuis le début de l’année, l’entreprise a séduit les investisseurs et clôturé cet été sa deuxième levée de fonds à 3,1 M€. Entretien avec l’un des co-fondateurs*, Christophe Brunot.

Nelly Lambert - 11 octobre 2019
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Que comptez-vous réaliser avec votre deuxième levée de fonds ?  
Elle va nous permettre de soutenir notre développement. Sur la partie commerciale, nous avons engrangé cette année trois grosses signatures : Système U, Bureau Vallée et Cora. Pour acheter la marchandise qui nous permettra de répondre aux demandes clients, nous avions besoins de trésorerie, car la revente s’effectue avec un délai de 45 jours en moyenne.
Nous allons également poursuivre le développement humain de l’entreprise. 

Comment définiriez-vous votre stratégie de développement ?
Nous sommes pragmatiques et partisans d’un bon équilibre entre la masse salariale et le chiffre d’affaires, dans un marché en forte croissance : 2 millions d’unités ont été vendues en 2018 sur 20 millions de smartphones commercialisés. 10% du parc, ce n’est pas neutre, mais il reste une belle marge de progression. 

Ce qui va dans notre sens, c’est qu’il y a assez peu d’innovations technologiques sur les smartphones et tablettes que l’on commercialise. Les produits de seconde vie sont donc promis à un bel avenir. Pour autant, on est en phase avec nos actionnaires pour garder une croissance mesurée. C’est vrai que c’est compliqué de garder la tête froide quand tous les signaux sont au vert, mais aujourd’hui, on ne cherche pas à devenir les premiers du marché. Il faut prendre des positions, bien sûr, mais pas à n’importe quel prix. On préfère être pérennes et devenir des référents par la qualité de nos produits et de traitement SAV plutôt que d’engranger les commandes. Ce qui vient d’arriver à Remade, le leader du marché du reconditionnement de smartphones placé il y a quelques jours en redressement judiciaire, nous conforte dans notre prudence. 
Notre objectif n’est pas de faire monter Largo pour ensuite revendre l’entreprise au bout de trois ans. On va atteindre les 50 collaborateurs demain, on a aussi une mission sociale. 

De quelle manière l’entreprise fonctionne-t-elle ?
J’ai travaillé pendant 15 ans pour des Anglais et j’ai été marqué par leur qualité de management. On travaille donc de manière très collaborative. On organise régulièrement des réunions en workshop et on y associe différents services pour qu’ils nous apportent leurs idées. Ici, on donne sa chance à tout le monde. S’ils sont débrouillards, inventifs, ils peuvent faire plein de choses. On ne cloisonne pas. 

En plus, tous les trois mois, on fait ce que l’on appelle un « staff meeting » sur des sujets opérationnels. Pendant 45 minutes, chaque patron de service vient présenter devant tout le monde le bilan des trois derniers mois en faisant attention de pouvoir être compris par tous. On a quatre rendez-vous comme ça dans l’année et ensuite, on les emmène faire une activité. 

Beaucoup d’entreprises se heurtent à des difficultés de recrutement sur le territoire. Est-ce votre cas ?
Aujourd’hui, il manque entre 8 et 10 personnes à la production pour répondre correctement aux besoins de nos clients. C’est compliqué de trouver des ressources sur les postes de techniciens. Actuellement, nous avons un deal avec Pôle emploi qui porte plus ou moins ses fruits. On utilise la méthode du recrutement par simulation qui nous semble plutôt pertinente pour ce type de postes : on va chercher des personnes motivées que l’on forme ensuite en interne. On travaille aussi avec des agences de travail temporaire pour des missions en intérim et du placement et enfin, plus récemment, avec un site de recrutement. Nous utilisons donc différents canaux, mais cela ne suffit pas. Il va falloir encore les diversifier, sans doute en recourant aux réseaux sociaux.

Il n’y a pas de cursus aujourd’hui sur la réparation de smartphones, simplement des formations privées non diplômantes. Mais le Sénat a adopté le 27 septembre un projet de loi pour lutter contre le gaspillage et favoriser l’économie circulaire.
À l’intérieur, est prévue l’intégration d’une initiation à la réparation dans les collèges. C’est un premier pas… Cela montre en tout cas que l’État commence à s’intéresser à cette économie circulaire.

Quels sont vos enjeux aujourd’hui ? 
Il faut que l’État contraigne les constructeurs ou les distributeurs à organiser la reprise des produits. C’est une filière peu organisée aujourd’hui. On a tellement éduqué les Français à acheter leur téléphone pas cher que pendant très longtemps on ne lui a pas accordé de valeur : il reste donc souvent dans le tiroir. Mais, autres temps, autres mœurs !

De notre côté, nous, acteurs de la filière, nous devons nous mettre d’accord pour travailler à une évangélisation du grand public. Nous faisons partie du SIRRMIET**, un syndicat qui regroupe les acteurs de la seconde vie, dans tous les domaines. Il porte notre voix auprès du législateur. 

Le réemploi est désormais dans l’air du temps, mais on en parle beaucoup et on agit très peu. Il faudrait revenir à un équilibre avec la production. On pense que 3 produits sur 10 pourraient être remis sur le marché.

Il faut aussi que l’on avance sur les process industriels. Aujourd’hui, il y a peu de transparence vis-à-vis du client. Par exemple, les produits estampillés A+ vendus comme neufs chez nous respectent un certain nombre de critères qui ne sont pas forcément les mêmes ailleurs. Il faut mettre en place des règles communes sur les grades. Nous sommes militants car, sur ce sujet, il n’y a pas que le législateur qui peut faire quelque chose. 

Propos recueillis par Nelly LAMBERT

* Avec Frédéric Gandon
**  Syndicat interprofessionnel du reconditionnement et de la régénération des matériels informatiques, électronique et télécoms