Entretien

Sophie PÉAN, fondatrice des Jolis Cahiers

Ardente partisane de la digital detox via l’écriture, Sophie Péan propose ses Jolis Cahiers sur-mesure et fabriqués en France aux entreprises et aux particuliers. Rencontre avec une entrepreneure de conviction au parler vrai.

Propos recueillis par Nelly LAMBERT - 22 novembre 2019
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« J’ai choisi
une croissance durable »

Vous faites partie des entreprises engagées dans le Made in France. Pourquoi est-ce important ?

Le fait que mes produits soient « made in France » et, au-delà, « made in local », c’était pour moi une évidence : dans ma vie professionnelle précédente, j’ai passé huit ans à marketer sur la réindustrialisation ! Et puis fabriquer en local, c’est aussi gagner en agilité, en réactivité. Je connais personnellement les personnes qui fabriquent mes cahiers. 

Mais c’est vrai aussi que ce n’est pas facile. J’ai eu, par exemple, des déboires avec mon papier. Au départ, j’en avais choisi un des Pays de la Loire, 100% recyclé, c’était top. Sauf que la partie de l’usine qui fabriquait ce papier a fermé. Et là, je me suis trouvée face à un dilemme, à devoir choisir entre un papier totalement recyclé mais fabriqué à l’étranger, et un papier français mais qui n’était pas recyclé à 100%. J’ai fait le choix de la fabrication française pour rester cohérente. 

Le made in France, c’est une évidence, mais ça demande de la persévérance. Ce n’est pas la voie de la facilité. J’ai été démar­chée par des imprimeurs italiens, espagnols, je pourrais­ facilement gonfler mes marges, mais je ne me sentirais pas alignée avec mes valeurs. J’ai choisi une croissance durable, je veux m’inscrire dans le long terme en travaillant une relation de confiance avec mes clients.

Vous êtes une entreprise du numérique, mais vous ne voulez pas être définie comme une start-up. Pourquoi ?

On n’est pas une start-up parce qu’on n’est pas dans l’hyper-
croissance. Je n’ai pas levé de fonds et ne le souhaite pas pour le moment. Mon objectif est d’asseoir la croissance de l’entreprise sur mes clients. J’ai envie d’avoir cette assise pour être sur un modèle économique sain, durable. Au-delà d’une entreprise, ce que je veux construire, c’est une marque qui, même si elle ne sauve pas le monde, porte des valeurs. 

Évidemment, ça va plus lentement, mais cela correspond au modèle de développement que je souhaite impulser pour mon entreprise. Et pour autant, ça ne veut pas dire que je n’ai pas d’ambition ! 

Vous dites ne pas vouloir faire de levée de fonds pour le moment. Pourquoi, alors que vous avez des ambitions de développement ?

Je n’ai pas pris mon bâton de pèlerin pour aller chercher des fonds, j’ai préféré passer du temps à aller chercher des clients, à installer ma marque.

C’est peut-être de la naïveté, mais j’espère qu’en restant moi-même, en ayant l’authenticité comme valeur, quelque chose se passera naturellement. C’est un peu le syndrome de la bonne élève : je me dis que si je fais bien les choses, il n’y a pas de raison que je n’y arrive pas. Pourtant, je sais aussi que ça ne suffit pas.

Mon entreprise est tellement construite autour de choses – le papier, l’écriture – qui m’animent personnellement, que face à des interlocuteurs qui viennent chercher du retour sur investissement et de la rentabilité à court terme, je me dis qu’on ne va pas se comprendre… Aujourd’hui, qui est intéressé par des projets qui reposent sur d’autres marchés ?
Si d’emblée tu dis à des investisseurs potentiels que tu n’es pas dans un modèle d’hyper-croissance, tu n’intéresses pas.

Et les banques ?

Évidemment, si la question du financement de mon développement se pose de façon plus décisive, je me tournerai vers mon banquier, mais j’avoue que j’ai encore du mal à considérer ma banque comme un partenaire. C’est sûrement un tort. 

Vous avez envie de délivrer un message ?

Je suis un peu agacée par deux sujets en ce moment et d’abord par cette thématique de l’entrepreneur à impact (qui définit une certaine catégorie d’entrepreneurs désireux de s’investir au service de l’intérêt général, NDLR). Je ne comprends pas cette classification car pour moi, tous les entrepreneurs ont forcément un impact !

Mon deuxième sujet d’agacement concerne le stéréotype de l’entrepreneur dont on parle à longueur de journée : le jeune, qui lance une boîte dans le numérique et qui lève des fonds. Aujourd’hui, si tu ne sauves pas la planète, si tu n’as pas levé des fonds, si tu n’as pas un truc techno, alors tu as raté ta vie d’entrepreneur. Or, il y a plein de porteurs de projet qui ne se reconnaissent pas dans ce rôle modèle. Mettre tout le temps en avant ce profil tue des vocations entrepreneuriales. On ne voit qu’eux dans les médias et tous les efforts sont portés vers ces profils-là. Je ne parlerai pas d’exclusion des autres, parce que c’est un peu fort, mais il y a une vision réductrice de l’entrepreneuriat aujourd’hui. 

À ceux qui observent la création d’entreprise ou qui l’accom­pagnent, j’ai envie de dire : ouvrez vos chakras ! Il y a une belle énergie sur ce territoire, avec des dispositifs pour soutenir l’entrepreneuriat, des associations reconnues qui sont presque devenues des marques : ce sont de super locomotives, mais il faudrait qu’elles arrivent à entraîner tous les
wagons derrière elles.