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Petit commerce versus Amazon : la guerre est déclarée

Nelly Lambert - 8 juillet 2020
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La nouvelle a fait grand bruit dans la sphère écono-
mique : l’implantation d’Amazon dans la métropole, véritable Arlésienne depuis des années, 
est finalement actée à Carquefou, via la construction d’un entrepôt de plus de 9 000 m2.

L’information a pris par surprise les acteurs locaux qui voyaient plutôt l’implantation se faire en sud-Loire. L’opération immobilière, menée dans le plus grand secret pour éviter la levée de boucliers, aurait été réalisée via des investisseurs qui auraient ainsi servi de cheval de Troie.

« DES MACHINES DE GUERRE »

Mis devant le fait accompli, les responsables économiques n’ont pas manqué de réagir. À commencer par l’un des principaux concernés : l’association de commerçants Plein Centre. « Ce n’est pas une bonne nouvelle, surtout dans cette période compliquée, souligne Olivier Dardé, son président. Ce bien commun qu’est le centre-ville, il faut le protéger face à un Amazon qui fonctionne en solo dans son coin. Nous, on paie nos impôts locaux, nos taxes et on crée des emplois. » Et de rappeler, en citant l’ancien secrétaire d’État au Numérique, Mounir Mahjoubi :  « Quand Amazon crée un emploi en France, le commerce de proximité en perd 2,2 ». Dans le chapelet des maux à venir, Olivier Dardé ajoute un grain. « La montée en puissance d’un Amazon et autres Alibaba détruit la concurrence et la diversité. Ils imposent leurs règles, choisissent les gagnants et les perdants. Un produit ne marche pas ? Il dégage. Du jour au lendemain, ils peuvent détruire un business plan. Au contraire, vous vendez très bien un produit ? Alors ils prennent le modèle, le font fabriquer et le référencent en haut de la liste, et le petit commerçant se retrouve écarté. Ils ont de plus en plus de sous-marques et ouvrent aussi des boutiques. Ce sont de véritables machines de guerre ! »

Autre réaction, plus contrastée cette fois : celle de la CCI. Représentant des entreprises dans leur globalité et soucieux du dynamisme économique du territoire, son président, Yann Trichard, se montre prudent, sans enthousiasme démesuré. « On ne peut qu’espérer créer des emplois pérennes dans cette période difficile. On espère que les emplois administratifs seront des emplois français et qu’il y aura une stratégie RSE mise en place », indique-t-il, ajoutant à sa liste de souhaits le paiement par Amazon des impôts en France et une taxation plus équitable pour les autres commerçants. 
Il invite au passage la plateforme à se rapprocher de la CCI pour accompagner son arrivée sur le territoire…

La tonalité diffère quelque peu du côté du vice-président de la CCI en charge du commerce, Hugues Frioux. « Amazon et Alibaba ont un système qui consiste à s’implanter, prendre les produits des autres, avec une bonne marge au passage, pour les distribuer. À l’heure où l’on parle beaucoup de circuits courts, de respect des marges, c’est une concurrence qui ne va pas du tout dans le sens de l’Histoire », estime-t-il.

PRÉPARÉS À L’INÉLUCTABLE

Même si la nouvelle de l’implantation à proximité immédiate de Nantes a de quoi inquiéter, elle n’a pas fondamentalement surpris. Préparés à l’inéluctable, les acteurs du commerce se sont décidés à mener bataille et ont eu le temps de se mettre en ordre de marche en présentant un front uni. Le signe le plus tangible ? Le lancement de la market place MaVilleMonShopping en plein confinement, en avril. Hugues Frioux valorise la triple ambition des acteurs* qui ont appuyé cette démarche, vérifiant l’adage qui veut que l’union fasse la force. « Avec cette plateforme locale, on privilégie notre territoire, on fait le lien entre les commerces et le consommateur qui a besoin de magasins ouverts 24 h sur 24 et 7 jours sur 7 
et on amène nos commerces à se digitaliser en créant leur boutique virtuelle », s’enthousiasme-t-il. Et de poursuivre : « les plateformes internationales ont des moyens colossaux, vont très vite, tapent fort : il faut qu’on se montre plus malins, que l’on soit plus agiles. »

Pour lui, cette plateforme constitue une vraie réponse à Amazon. « Pendant la crise sanitaire, les habitudes des consommateurs ont changé. Ils ne cherchent plus uniquement des prix. Les valeurs des entreprises, leur manière de produire, la RSE, sont devenues importantes dans la façon de consommer. Nous, on est dans cette logique. » 

LES COMMERÇANTS EN PREMIÈRE LIGNE

De fait, MaVilleMonShopping a connu un bon démarrage « grâce » au confinement : à ce jour près de 900 commerçants du département sont inscrits et plus de 9 000produits sont référencés, selon la CCI. Et côté ventes ? « Ça vend ! », assure Hugues Frioux, vantant de « superbes réussites » : 
un commerce clissonnais qui a doublé son chiffre d’affaires par rapport à mai 2019 ou un chausseur castelbriantais qui a réalisé 48 ventes pendant le confinement. Pour lui, la gratuité de la plateforme jusqu’au 30 juin** et l’accompagnement des commerçants par une trentaine de collaborateurs de la CCI ont fait la différence. 

Pour autant, est-ce que cette locomotive digitale sera suffisante pour arrêter le train à grande vitesse Amazon ? « Ce n’est pas la réponse, mais c’est une des réponses », estime Hugues Frioux. Le vice-président de la CCI pense que le commerçant doit être le premier artisan de la contre-offensive. « Il faut qu’il change. Attendre les bras croisés les clients dans sa boutique, ce n’est plus possible. » Un avis partagé par Olivier Dardé, qui regarde plus loin et aimerait que la market place aujourd’hui locale soit portée à un niveau natio­nal pour réellement peser face aux géants. « Il faut qu’on se bouge, qu’on se batte pour sensibiliser le consommateur avant qu’il aille sur Amazon en défendant le « fait local », 
le made in France, martèle aussi le président de Plein Centre. 
À un moment donné, c’est lui qui décide : est-ce qu’il veut acheter des produits qui arrivent par bateaux de Chine ou des produits locaux, un peu plus chers, mais véhiculant des valeurs ? Il a lui aussi un rôle à jouer. »

*Nantes Métropole, la Carene, le Département, le Conseil Régional, l’Association des maires de France 44, la Chambre de Métiers, la CCI Nantes St-Nazaire, la Chambre d’Agriculture Loire-Atlantique, Medef 44, CPME 44, U2P 44, Unacod, Plein Centre, Saint-Nazaire Shopping, Association des Commerçants et Artisans de Clisson.

**depuis le 1er juillet, les commerçants paient une commission de 5,5% sur le chiffre d’affaires réalisé via MaVilleMonShopping.